Extraits de « Priez pour nous à Compostelle » de Barret/Gurgand publié chez Hachette littérature 1978
Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé
Caïn condamné à l’errance, Abraham et Moïse s’avançant vers la terre promise : Marcher est à la fois une pénitence et une progression vers le chemin du ciel. Un besoin, aussi, une pénitence. Partir. Ailleurs. Les grands pèlerinages répondent à toutes les inquiétudes et contiennent toutes les prières
(Chapitre I un peuple en marche)
Un français qui ne se résout pas à rester sans enfant sollicite l’intercession de saint Jacques et fait le long chemin de Compostelle. Le cas n’est pas rare, ni le miracle exceptionnel puisqu’une chanson espagnole, Las gracias de Santiago y fait allusion
Quand il revient de Compostelle
Le mari qui n’a point d’enfant
Pour peu qu’il soit resté longtemps
En trouve deux en arrivant
O grand saint Jacques, guérissez-moi
Ils revenaient de Compostelle
Un sourd, un muet de compagnie
Le muet jasait comme une pie
Le sourd pensait : ô bon saint
Rebouche-moi les oreilles !
Ô grand saint Jacques, guérissez-moi
(Chapitre I un peuple en marche)
Le pèlerin peut en toute bonne conscience suivre sa pulsion intime qui le jette sur les chemins. Tout le monde y trouve son compte : Dieu, l’Eglise, la société et lui-même, qui fera son salut au bout du voyage
(Chapitre I un peuple en marche)
En tête, déjà, quelqu’un lance le cri de ralliement et d’encouragement des marcheurs de Dieu : « E ultreïa ! E sus eia ! Deus aïa nos ! » Et outre ! Et sus ! Dieu nous aide !
Entre le matin et le soir, il y a le chemin. De terre ou de roc, de pierre rangées, de feuilles mortes, de boue, de sable ou de silex, griffant le dos des collines pelées, paressant au creux des bocages, coupant droit les paysages en deux, c’est l’ordinaire des jours du pèlerin. Devant, l’inconnu, à la fois, le premier jour, ne vous êtes-vous pas retourné ! Pour mesurer votre progression, sans doute, mais aussi parce-que ce chemin pas à pas dévidé vous relie encore, comme un cordon ombilical, à vos proches, à vos habitudes, à vos repères—à celui que vous étiez. Et si Dieu le veut, c’est par là que vous retournerez chez vous.
(chapitre III Ponts et chaussées « Chemins de crête et chemins de creux »)
chapitre II Le départ « E ultreïa »
Les montjoies
En l’absence totale de cartes, le pèlerin doit se fier à ses guides, aux instructions apprises par cœur ou encore à une signalisation spécifique : les montjoies, petites pyramides de pierre entassées balisant la bonne voie.
Photos ci dessous pris sur le site http://lmdesert.club.fr/cevennes/photos/photo_jour02_04.htm

Jean de Tournai, cherchant sa route dans un paysage uniformément enneigé : « Nous boutions nos bourdons bien souvent dans cette neige jusqu’au bout, pour savoir s’il n’y avait point de montjoie et quand nous ne trouvions rien nous nous recommandions à Dieu et allions toujours et quand nous oyons que notre bourdon cognait, nous étions bien joyeux car c’était à dire qu’il y avait une montjoie. »
(chapitre III Ponts et chaussées )
Aux étapes, aux veillées, ceux qui savent réconfortent ceux qui craignent, rapportant des récits merveilleux où c’est la part divine qui justement donne confiance
(chapitre III Ponts et chaussées )
vous avez, vous, choisi d’aller à pied. Vous pensez qu’un pèlerinage doit être une épreuve et que, si tous les pas ne coûtent pas, il y a contrefaçon, escroquerie à l’indulgence. Non que les hasards et les dangers vous attirent. Mais vous savez bien ce qu’à dit le Christ : « Celui qui n’abandonne pas tout pour moi, celui là est indigne de moi. » Souffrir, souffrir humblement, dans ses talons, dans ses muscles raidis de fatigue et de froid, c’est être pauvre. La souffrance est un dénuement.
« Ego sum via, je suis le chemin, a encore dit le Christ. Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Ce chemin est obsédant. Il griffe le dos des collines pelées, paresse au creux des bocages, coupe droit les paysages en deux. Mais ce n’est pas cela qui compte. Ce qui compte, c’est qu’il mène à Saint-Jacques et qu’à Saint-Jacques vous saurez quelque chose de plus sur vous même. Comme si, usant vos pieds dans les ornières, vous usiez aussi le vieil homme que vous étiez.
Au bout du chemin, purifié, racheté, vous serez quelqu’un d’autre – qui serez-vous donc ?
De terre de roc, de pierres rangées, de feuilles mortes, de boue, de sable ou de silex, entre le matin et le soir, il y a le chemin
(chapitre III Ponts et chaussées « ego sum via »)
Extraits du carnet de route des auteurs du livre "priez pour nous à Compostelle"
JN G Dimanche 8 mai : ... C’est quand même incroyable que nous ayons toujours mal aux pieds. Pierre supporte mieux que moi. Il « verrouille », dit-il, et pense à autre chose. … « si je débranche (Pierre) la tête, je ne fais pas un pas de plus . » … Moi il faut que je râle. Je veux bien souffrir mais qu’on le sache. La douleur des autres, c’est fou comme on s’y habitue vite. Mais la mienne est injuste, scandaleuse.
JN G 19 mai : …Sur la porte de l’église de Santo Domingo, un slogan : « tout est conventionnel, sauf l’amour. » …
La course aux légendes était presque aussi ardente que la course aux reliques. Cette crédulité nous confond, nous qui raisonnons sur tout et ne savons plus faire la part du rêve. Quand même, comment pouvaient-il croire que Roland avait réellement fendu la montagne d’un grand coup d’épée, fût-ce Durandal ? des millions de gens qui sont nos contemporains croient que Marie , vierge et mère, a réellement enfanté le fils de Dieu…
En somme, la foi est ce qui nous manque le plus pour nous retrouver pèlerins. Eux vivaient sur le chemin une grande aventure, entretenue par des prières et des chants de route qui donnaient du cœur aux jambes et maintenaient le contact avec l’au-delà, ponctuée de miracles, de reliques, de légendes. Ils suivaient l’étoile…
Sanctuaires grandioses de pierre ouvragée ou chapelle de granit grandes comme des abris de cantonniers, chaque étape les rapprochait du pardon et du salut. Les risques de la route, de plus, exaltaient leur espérance…/… Et combien, tout simplement, sont morts sur leur plus longue route…
Nous , nous savons toujours où nous sommes à un kilomètre près ; nous pourrions, s’il le fallait, regagner Paris en moins de vingt-quatre heures ; nous n’avons à craindre ni les passeurs ni les loups. Mais personne ne nous attend le soir pour nous laver les pieds ou nous fabler la dernière légende à la mode, et Burgos n’ouvre plus pour nous ses trente et un hospices
JN G mercredi 1 er juin – Jadis les pèlerins trop malades ou trop affaiblis pour pouvoir continuer gagnaient ici (Villafranca del Bierzo), en touchant la porte de la petite église Saint Jacques, les même indulgence que s’ils étaient arrivés à Compostelle. Privilège unique dont je faillis bien avoir besoin : un empoisonnement et une tendinite aiguë m’ont valu deux jours difficiles, …
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